lundi 29 novembre 2010

Universitaires et blogueurs, ils traquent le plagiat sur le Net

Ils sont une poignée en France : universitaires victimes directes ou collatérales du plagiat, ils investissent la Toile pour lutter contre cette pratique restée longtemps taboue. Des amoureux de la recherche que la contrefaçon ébranle. (La suite)

vendredi 12 novembre 2010

Des lycéens bloqueurs exclus et forcés de bûcher sur les retraites

Dans plusieurs lycées de France, des leaders du mouvement d'octobre contre la réforme des retraites sont aujourd'hui sanctionnés. (la suite)

Limogeage « surréaliste » et tragi-comédie à France Soir.

La directrice générale adjointe de France Soir, Christiane Vulvert, menaçait de démissionner, mardi soir, de ses fonctions de « mandataire sociale ». Au lieu de cela, elle a été abruptement limogée. (La suite)

jeudi 21 octobre 2010

Grenoble entre deux feux



Deux mois après le discours du 30 juillet, retour dans le quartier qui a servi d’alibi au tournant xénophobe de Nicolas Sarkozy : la vague politique et médiatique s’est retirée en laissant les habitants dans l’amertume.

« Si je peux m’en payer un… » Adossé à un escalier au pied de l’imposante barre d’immeubles qui borde le quartier de la Villeneuve à Grenoble, un jeune homme conclut par ces mots le récit de sa garde à vue. Il est revenu en détail sur son interpellation violente au petit matin, après les deux nuits d’émeutes qui ont opposé des dizaines de jeunes aux forces de l’ordre les 16 et 17 juillet. Il a insisté sur les coups reçus au visage et l’arrivée à l’hôtel de police (...) menotté, caméras de télévisions braquées sur lui. Désormais « fiché au grand banditisme » malgré l’absence de charges retenues, il a retrouvé l’ennui des bas d’immeuble, ses rondes en moto et ses angoisses. Il a 18 ans et ne fait plus rien de ses journées depuis deux ans.
Sous la brise clémente du début de l’automne, les pelouses de la Villeneuve conservent leur calme habituel. Quatorze hectares de collines entourant un lac artificiel sont masqués par une ceinture d’immeubles. Une bonne part des grenoblois ignorent l’existence de cette enclave de verdure en pleine ville. En effet, de l’extérieur, le visiteur ne voit qu’une barre d’immeubles de 50 mètres de haut sur près de 700 mètres de long. Dans ce quartier de 12 000 habitants rendu tristement célèbre par la mort d’un braqueur le 16 juillet et les violences qui ont suivi, les rires résonnent toujours à la sortie des écoles. Motos et poussettes cohabitent et de nombreuses associations poursuivent leur travail. La plupart des habitants sont très en colère contre la police et ses méthodes guerrières. « Il y a eu des arrestations pour outrages ou au hasard, explique Joëlle Verney, avocate de plusieurs jeunes du quartier. Et puis des rondes d’hélicoptères, traumatisantes pour tout le monde. C’était tout à fait disproportionné.»

Avant les événements du mois de juillet, la colère anti-flic était déjà très présente. Depuis un an et demi, et l’installation des Unités Territoriales de Quartier (Uteq) - mises en place dans plusieurs villes de France pour « reconquérir le territoire » après les émeutes de Villiers-le-Bel – les patrouilles faisaient monter la tension. « On dirait que les Uteq ont le même emploi du temps que nous, peste Majid (un pseudonyme), 20 ans, un assidu de la mosquée du quartier. On les voit tout le temps et ils font tout pour que ce soit tendu. Ils nous regardent comme si on était tous des voleurs. Mais il y a aussi des gens qui détestent les flics pour ce qu’ils représentent. L’uniforme... C’est un cercle vicieux. » Même les militants associatifs et les travailleurs sociaux se tiennent à l’écart de la police.
« Après ce qui s’est passé les jeunes ont la haine, regrette Moustapha, 62 ans, en accueillant d’un sourire paternel à la mosquée installée au rez-de-chaussée d’un immeuble. Avec d’autres fidèles, nous essayons de les calmer en leur disant que la haine n’amène à rien. Mais la violence et les mots très durs qu’on nous renvoie ne font que l’attiser. » Pendant de nombreuses années, une police de proximité avait réussi à maintenir des relations avec les habitants. Des passants se souviennent de deux inspecteurs qui habitaient là et participaient à des sorties avec les jeunes. Aujourd’hui, les contacts sont rompus. Surtout depuis le discours du 30 juillet à Grenoble au cours duquel Nicolas Sarkozy a déclaré une « guerre nationale » aux « voyous ». « Nous ne sommes plus dans une logique de discussion et de prévention, regrette un officier, très pessimiste, dans le coin d’un bureau collectif à l’Hôtel de Police. Les collègues sont vus comme des ennemis dans ce quartier. Il faudra faire usage de la force pour casser le noyau dur. Si on ne passe pas à l’offensive, à la prochaine étincelle, tout explosera.»

Face à cette impasse, les militants de nombreuses associations d'éducation populaire du quartier, suivis par beaucoup de parents, ont réagi pour dénoncer la « guerre » que l'État entend mener chez eux. Depuis sa construction, dans les années 1970, la Villeneuve a été entièrement conçue au service du métissage social et culturel, avec une place centrale pour l'éducation tout au long de la vie. Or, depuis quelques années, la violence a progressé au sein du quartier. Le maillage très dense de centres de loisir, clubs sportifs, structures sociales, culturelles ou de santé qui faisait vivre ce quartier multicolore, ne suffit plus à prévenir la délinquance. Il n'est pas question ici de « grand banditisme » ni de « supermarché de la drogue », mais davantage de petits braquages. Une délinquance « de galériens », beaucoup plus violente, qui frappe en premier lieu les commerçants du quartier. La gravité des événements du mois de juillet, a donc installé un malaise, y compris chez les derniers représentants du « rêve Villeneuve ».

L’insertion professionnelle des jeunes fonctionne mal : plus de 40 % des moins de 25 ans sont au chômage. « Sur la Villeneuve et le quartier voisin du Village Olympique, environ 500 jeunes sont sur le carreau », estime Jean-Philippe Motte, habitant du quartier et directeur de la Politique de la ville à Grenoble depuis 1995. La mairie a toujours investi de l’argent ici, mais force est de constater que cela n’est plus suffisant ». Et, ressort historique de ce quartier métissé, la mixité sociale s’est considérablement effritée. À sa construction, quelque 4200 logements s’équilibraient entre propriétaires et locataires, avec 54 % d’habitats à loyer modéré (HLM). Mais les propriétaires ont peu à peu mis leur appartement en location. La classe moyenne est partie depuis les années 1990. « Le problème c’est qu’aujourd’hui, la mixité sociale, plus personne n’en veut, soupire Gilles Biétrix, principal du Collège Lucie Aubrac, large coupole métallique qui accueille 250 enfants au cœur du parc de la Villeneuve. Et où le taux de contournement de la carte scolaire dépasse les 30 %. L’entre-soi se construit par le haut comme par le bas. Et nous ne pouvons pas nous en remettre aux pouvoirs publics si les parents évitent d’inscrire leurs enfants dans le collège du secteur. »
Même constat du côté des éducateurs de la protection de l’enfance. « Le repli sur soi est présent dans toute la société, fait remarquer Florent Jounenc, chef d’équipe éducative du Comité dauphinois d’action socio-éducative. Mais le niveau d’exigence en termes de « vivre ensemble » est beaucoup plus élevé pour la Villeneuve que pour les quartiers riches. Pourquoi ? »

Coincés entre la montée des incivilités quotidiennes et les coups de bâton des autorités, les habitants du quartier n’arrivent plus à croire dans les idéaux collectifs. « Nous sommes dans une période de grande interrogation, analyse Jean-Philippe Motte. Nous devons inventer de nouvelles solutions pour ne pas nous résoudre à ce que nos villes deviennent des juxtapositions d’îlots fragmentés, avec des gens qui ne vivent plus ensemble. »

Avec les violences de l’été et la litanie médiatique, la Villeneuve est devenu l’épouvantail de la nation, ce qui en rajoute à l’amertume et au malaise. « Ici on vit bien, on se parle, on se rencontre, objecte Moustapha. La vie ne correspond pas à ce qu’on a pu voir dans les médias. » Et qui n’est pas sans conséquence : comme toujours et plus encore depuis cet été, les jeunes doivent faire avec l’étiquette « Villeneuve » : employeurs, professeurs ou camarades de classe leur jettent des regards apeurés. « Notre problème, ce n’est pas le racisme, explique Majid. C’est la mauvaise image du quartier. Les gens pensent qu’on est tous des délinquants, c’est ça le plus énervant. »

Les événements de juillet sont évoqués avec des soupirs. Une petite minorité risque de s’enfoncer dans la violence. Pour les autres, errements de l’adolescence, effets de groupes et recherches d’identité tumultueuses passeront avec le tournant de la vingtaine. Mais peu nourrissent de projet collectif : « Tout le monde veut se barrer d’ici, explique Séna, 18 ans, un brin gêné de prendre la parole devant ses amis. Partir, c’est notre seule solution. »

jeudi 7 octobre 2010

Grenoble : un tram, un contrôle et la violence des « galériens »

Article sur l'agression de 11 contrôleurs à Grenoble, le 6 octobre. Sur Rue 89


Cette nuit de mercredi à jeudi, le quartier de La Villeneuve, au Sud de Grenoble, a de nouveau été le théâtre de violences. C'est là qu'un jeune braqueur avait été abattu par la police en juillet.

Mercredi soir, 23h15. Dix contrôleurs de la compagnie des Transports de l'agglomération grenobloise (TAG) verbalisent trois jeunes au fond d'un tramway dans le centre ville. D'après leurs témoignages, ils ont affaire à des jeunes tendus, qui manipulent leurs portables et passent des coups de fils. Un contrôleur les entend même annoncer :

« Rendez-vous à l'Arlequin. »

En l'absence de papiers d'identité pour les trois usagers sans ticket, les contrôleurs doivent les retenir jusqu'au terminus, où la police vérifiera leur identité.

Mais lorsque le tramway s'arrête au pied du quartier de La Villeneuve, une quinzaine de minutes plus tard, un jeune tente de s'extirper de la rame. La tension monte et à l'arrêt suivant, la nouvelle tentative de fuite déclenche une bagarre, impliquant deux autres usagers verbalisés plus tôt.
Six contrôleurs légèrement blessés

À l'extérieur, un groupe de jeunes prend le tramway d'assaut. Un contrôleur se souvient des quelques secondes d'affrontement.

« Un très gros groupe est arrivé, environ vingt personnes. Ils mettaient des coups de pied et de poings dans les vitres pour les casser. Des collègues ont dû sortir une seconde pour récupérer un des jeunes qui s'enfuyait.

Tout s'est passé très vite et nous avons heureusement réussi à refermer les portes et à maîtriser deux des cinq agresseurs. »

Quelques minutes plus tard, la rame essuie des jets de pierres alors qu'elle se dirige vers le dépôt avec les contrôleurs et les deux jeunes impliqués dans la bagarre.

L'intervention de la gendarmerie mobile, en patrouille à proximité, a vite clos l'incident. Six contrôleurs ont été légèrement blessés et les deux jeunes majeurs ont été placés en garde à vue.
« La direction nous demande de faire plus de PV »

Ce jeudi matin, les contrôleurs de la TAG ont débrayé à l'unisson, faisant jouer leur droit de retrait. Ils dénoncent, sous couvert d'anonymat, le climat de tension qui s'est installé depuis quelques mois.

« La situation s'est durcie avec le contexte socio-économique. Les gens sont en difficultés pour se payer leurs titres de transport. Il y a plus de fraudes, surtout depuis l'augmentation des tarifs en 2008. Les gens sont aussi plus agressifs. »

Une tension accrue, qui se conjugue d'après plusieurs témoignages à un tour de vis demandé par la direction de la compagnie.

« Depuis plus d'un an, surtout, la direction nous demande de faire plus de PV. Il y a une pression, implicite, sur nos primes.

Avant, nous pouvions lâcher dans des situations dangereuses ou lorsque nous étions touchés par les difficultés financières des usagers.

Aujourd'hui, nous sommes obligés d'aller beaucoup plus loin, au détriment de la sécurité. »

Un adolescent : « Les contrôleurs ne contrôlent que nous »

À l'entrée du quartier de La Villeneuve, sous l'imposante barre d'immeubles tortueuse de plus de 700 mètres de long, qui cache les quatorze hectares de parc, personne n'est au courant des événements qui se sont passés ici la veille.

Les jeunes ayant participé aux faits de la nuit étaient vraisemblablement venus d'un peu plus loin, alertés par leurs amis.

Pourtant, le premier réflexe est de minimiser. « Six contrôleurs à l'hôpital ? Ils veulent prendre leurs arrêts maladie ! » pouffent plusieurs jeunes à différents endroits du quartier.

L'épisode de la nuit dernière s'inscrit surtout dans des relations difficiles, au quotidien, entre les contrôleurs et les jeunes.

Jean-Pierre, 37 ans d'ancienneté à la TAG comme chauffeur puis accompagnateur des contrôleurs, reconnaît que le contexte s'est noirci récemment.

« Ce type d'agression s'est banalisé, on laisse faire de plus en plus sans vraie réaction. Il manque des effectifs et puis nous transportons des gens qui ne veulent pas payer. Et quand ils voient l'uniforme, que ce soit l'uniforme de la police, de la Sémitag [Syndicat mixte des transports de l'agglomération grenobloise, ndlr] ou même des PTT, ils n'aiment pas. » (Ecouter le son)

« C'est un mensonge, nous n'avons pas de problème avec les contrôleurs », dément un adolescent qui a eu le récit de cette nuit par son grand frère. Assis au soleil, sur une des collines artificielles du quartier, il confirme pourtant le climat de défiance, qui vire parfois à la paranoïa.

« C'est simplement qu'ils savent que nous n'avons pas de ticket, alors ils ne contrôlent que nous et jamais les autres personnes dans le tramway. »

Une violence « de galériens »


Depuis quelques mois, ces tensions se sont multipliées, notamment autour du centre commercial, à quelques mètres du lieu où le tramway a été « caillassé ». Des intrusions décomplexées de quelques jeunes dans des boutiques, par amusement.

Plus grave, on a assisté récemment à une multiplication des braquages contre les commerçants du quartier et dans le centre commercial. Des jeunes complètements désorganisés, qui brisent une vitrine, par deux, pour tenter de voler des objets en présentoir.

Des faits divers qui peuvent donner lieu, parfois, à des montées de violence encore jamais vue ici, comme la nuit du 16 juillet lorsqu'un jeune de 27 ans était abattu par la police au pied de son immeuble après la fusillade à l'arme lourde qui avait suivi le braquage du casino qu'il fréquentait quotidiennement.

Une violence « de galériens », qui traduit surtout l'expression d'un malaise. Parmi les contrôleurs regroupés ce jeudi midi devant leur centre de dépôt, beaucoup insistent, de crainte de voir encore se creuser le fossé :

« Attention, il ne faut pas qu'il y ait d'amalgames, répète un contrôleur d'une cinquantaine d'années. On ne veut pas que les politiciens et les journalistes prennent ça à leur sauce et fassent leur politique. Il y a une crise sociale, le contexte est difficile, c'est tout. »

►Ajout , le 08/10/10 à 9H30 : Les deux jeunes gardés à vue ont été relâchés, disculpés par la vidosurveillance. Ils n'auraient pas porté de coup.

La version de certains contrôleurs est donc contre-dite. Il semblerait surtout qu'ils aient été impressionnés par le regroupement autour du tramway, mais que la bagarre ai finalement été très peu violente (le groupe n'est pas rentré dans le tram et a simplement tapé sur les vitres, comme en témoignaient déjà hier les contrôleurs)

mardi 14 septembre 2010

Webreportage: "Petites mains"

Webdocumentaire issu d'un travail de fin de scolarité, à voir sur le site du monde

mardi 27 juillet 2010

La Villeneuve, le rêve brisé

La mort d’un braqueur, tué par la police, a enflammé ce quartier de Grenoble. Loin du projet du « vivre ensemble » qui l’avait forgé.

Le fracas inquiétant d’un hélicoptère qui tournoie à une centaine de mètres du sol, un projecteur surpuissant pointé sur les fenêtres : difficile de trouver le sommeil, ces dernières nuits, pour les habitants du quartier de la Villeneuve, à Grenoble, malgré l’accalmie des violences.

Dans le calme plat des galeries du quartier, autour de minuit, ce lundi, la présence des forces de l’ordre est ostentatoire. Plusieurs petits groupes de policiers en costume d’intervention, cagoulés et armés, pointent leurs torches et leurs viseurs laser sur les rares habitants qui s’aventurent dehors. Une odeur familière imprègne l’atmosphère. Odeur de brûlé, d’amertume et d’incompréhension. Odeur d’impuissance, face à la ­violence qui prend chaque fois un tour nouveau, entre voitures incendiées et tirs sur les forces de l’ordre. « C’est triste, se désole d’un ton grave une habitante, aux premières loges ces dernières nuits. Ça fait mal de voir tout un parking en flammes et le déchaînement de haine qui peut surgir. Il est très difficile de parler pour le moment. Je suis incapable de savoir quoi penser de tout cela. Cela fait 30 ans que j’habite là, il y a eu d’autres événements, mais je dois dire que ce qui se passe est sans précédent. »

Les témoignages sont prudents, par peur des raccourcis racoleurs et des généralisations trop rapides, dans un quartier qui a déjà fait plusieurs fois l’ouverture des journaux télévisés. Peur aussi que les mots soient mal interprétés au sein du quartier. « Nous ne nous sentons pas menacés, mais l’ambiance est lourde l’été. Pour ceux qui restent ici, la frustration est énorme de ne rien avoir à faire. »

Quatre jours après la mort de Karim Boudouda, 27 ans, tué au cours d’un échange de tirs avec la police, lors d’une course-poursuite après le braquage d’un casino dans l’Isère, la colère est encore palpable. « La façon dont ce jeune est mort est affligeante, confie un éducateur sportif dans un soupir. Une balle dans la tête, c’est une exécution. Il avait fait une connerie qu’il aurait assumée en prison, mais mourir comme ça, c’est écœurant. » À deux pas des lieux du drame, dans la lourdeur de l’été grenoblois, quelques jeunes discutent.

La tristesse à fleur de paupières, un jeune de 17 ans reconstitue la scène qu’il a vue cette nuit-là, à 3 heures du matin, par la fenêtre de sa chambre. Il répète sa colère « contre les flics » avant de monter dans une voiture qui le mène à la morgue pour voir le corps du défunt. À quelque pas de là, une dizaine de jeunes luttent contre l’ennui à l’ombre des arbres.

Les visages sont tendus : « Ce n’est pas normal ce qui s’est passé, rien ne sera plus jamais pareil, tranche l’un deux qui approche de la trentaine. La police ne rentrera plus jamais ici. » Le slogan est répété sans conviction, véhiculé par l’absence de perspective et le sentiment d’injustice. « Ici, il n’y a rien pour nous, ils nous laissent crever, expose un jeune de 20 ans. Tout le monde parle de grand banditisme, certains font de l’argent, mais ce n’est pas le cas de tous les jeunes. Les flics nous prennent pour leurs ennemis, dès qu’ils nous voient dehors, ils pensent que nous vendons du shit. Mais regardez : nous n’avons rien. »

Cette tension n’a pas toujours existé ici. La Villeneuve est née dans les années 1970 d’un projet d’urbanisme ambitieux, au service du « vivre ensemble » et des rêves autogestionnaires : un quartier populaire métissé de 15 000 habitants où cohabitent ­propriétaires et locataires, avec des centres de santé, des commerces de proximité, neuf écoles sans clôtures et des équipements sportifs. Une chaîne de télévision, des espaces d’échanges de savoirs, 14 hectares de parc et un lac artificiel. Le projet attire des gens de toute la France, comme Jean Rollet, « toubib » historique du quartier. Il a quitté l’Alsace en 1973 pour venir exercer dans le centre de santé de la Villeneuve, et vivre dans les immeubles qui sortaient tout juste de terre. « Au début, l’ambiance était très conviviale, avec un vrai mélange des origines sociales. Mais, petit à petit, l’équilibre s’est perdu. Aujourd’hui, la vie interculturelle est difficile à entretenir. J’avoue que je suis un peu découragé. »

« La convivialité existe encore, mais de moins en moins », explique une résidente, arrivée ici dans les années 1980. Le dynamisme de la vie associative et le centre de santé – qui continue d’accueillir la population avec une qualité de service supérieure à celle de beaucoup de quartiers populaires – font encore vivre, par moments, le projet de la Villeneuve. Les collines artificielles et les jeux pour enfants sont fréquentés toute l’année, et l’été, dans la fraîcheur des pelouses qui bordent le lac artificiel, les familles palabrent pendant que leurs enfants jouent dans l’eau.

Le tableau est pourtant noirci par des tensions devenues plus fréquentes ces derniers temps. « À certains endroits, cela devient invivable, témoigne un homme sous couvert d’anonymat. Les rodéos à moto, les rassemblements jusqu’à tard dans la nuit sous nos fenêtres, l’indifférence lorsque nous demandons de faire moins de bruit et la violence des mots qui peut facilement se traduire dans les gestes. J’étouffe. Pour moi, la seule solution serait de quitter le quartier. Même si je m’y sens encore bien… la journée ! » Les écoles et le collège ont dû être clôturés, les pédagogies alternatives ont été en partie abandonnées à mesure que les effectifs chutaient. Trois écoles ont fermé et le collège à perdu 60 % de ses élèves en 13 ans sous les effets de la fuite scolaire.

À la Villeneuve, comme ailleurs, les politiques publiques sont en difficulté face à l’enlisement de la crise économique et sociale. « Ce n’est pourtant pas un quartier déshérité, insiste le docteur Jean Rollet, car les pouvoirs publics y ont investi beaucoup d’argent. » « Ces événements montrent aussi en un sens les limites de l’action publique », explique Jean-Philippe Motte, en charge de la politique de la Ville à la mairie de Grenoble depuis 1995. Sociologue de formation, il habite la Villeneuve depuis 35 ans. Le taux de chômage est deux fois supérieur dans ces quartiers que dans le reste de la population active. « J’ai fait un petit décompte, poursuit Jean-Philippe Motte. Sur les seuls quartiers de la Villeneuve et du Village olympique tout proche, ce sont environ 800 à 1 000 jeunes qui sont sans boulot. Depuis deux ou trois ans, nous observons la montée de l’économie souterraine. Face à cela, nous avons besoin d’une réponse politique plus forte et coordonnée au niveau national, pour la sécurité urbaine, mais aussi la prévention, le logement, la santé et l’éducation. Cela a fonctionné pendant une quinzaine d’années, je peux en témoigner. »

Et, à l'approche des obsèques de Karim Boudouda, prévues aujourd'hui ou jeudi dans un cimetière musulman de la banlieue de Grenoble, des proches de la famille ont lancé un appel au calme.
La vie du 22 juillet 2010

Adage

Si vous trouvez une solution simple à un problème compliqué, vous êtes sûr d'une chose, c'est la mauvaise.